Faut-il une accréditation pour devenir évaluateur ? [billet]

C’est une question qui parcoure le secteur depuis des années, voire des décennies. Aujourd’hui encore, n’importe qui peut se dire évaluateur de politiques publiques : il n’y a pas de label, pas d’ordre, pas de diplôme obligatoire, pas d’accréditation.

Tous évaluateurs ?

Cela s’explique : les sources de légitimité pour devenir évaluateur sont multiples. Presque chaque discipline, chaque secteur a ses évaluateurs.

Jusqu’à peu, il n’y avait pas de formation initiale en évaluation de politiques publiques. On devenait évaluateur au fil de la carrière, voire “inspecteur”. Dans certains secteurs, l’évaluation n’est qu’une activité parmi d’autres, plutôt annexe (par exemple dans la recherche). Pour certains auteurs, l’évaluation est quasiment un sens inné.

L’évaluation serait-elle une pratique si naturelle qu’il suffirait d’être doué de raison pour « naturellement » produire des évaluations valides dont les résultats soient fiables et généralisables ? »

(DAUVISIS, M.C. (2006). L’instrumentation en évaluation. Mesure et Evaluation en Education, 29-1, 45-66 cité par Claire Tourmen, Les compétences des évaluateurs de politiques publiques, Thèse de doctorat en sciences de l’éducation, 2007)

L’évaluation de politiques publiques comme profession

Pourtant, le développement des pratiques d’évaluation de politiques publiques (epp) contribue à faire émerger la figure d’un professionnel à part entière.

Certains secteurs et certains commanditaires réglementent désormais l’accès à leur marchés à une sélection d’acteurs plus “crédibles” en matière d’epp (cf. le développement des contrats cadres et appels d’offre restreints, ou la logique d’habilitation mise en  place par l’ANESM dans le secteur du médico-social).

Vers une labellisation des évaluateurs en France ?

L’idée de distinguer les véritables professionnels de l’epp alimente les débats depuis des années au sein de la société française de l’évaluation. Le principe de “compétence” de la charte de l’évaluation laisse penser que, non – tout le monde n’est pas évaluateur de manière innée.

D’après nous, une telle démarche ne peut aboutir que sur la base d’une vision partagée et solide des compétences attendues des évaluateurs. La connaissance est à portée de main (notamment la thèse de Claire Tourmen sur les compétences des évaluateurs, citée en supra), mais pour le partage, nous en sommes loin.

La diversité des légitimités des évaluateurs est telle qu’une démarche de labellisation ne semble pas pouvoir aujourd’hui traverser les murs épais qui séparent les différentes chapelles de l’évaluation en France. Les légitimités en évaluation du chercheur, du haut-fonctionnaire, du consultant n’ont pas encore beaucoup de points communs.

A l’étranger, des tentatives de labellisation

La question se pose à l’étranger aussi. Aux Etats-Unis, un tel projet a été lancé il y a juste 20 ans, mais la diversité est telle que la société américaine des évaluateurs se borne aujourd’hui à une charte de 10 principes non contraignants à observer pour réaliser les évaluations. De nombreuses autres sociétés professionnelles sont allées jusque-là, mais la Vigie n’en connait qu’une seule qui est allée au-delà.

L’exemple Canadien de l’accréditation

En juin 2009, la société canadienne d’évaluation (Scé) a lancé le titre officiel de professionnel d’Évaluateur accrédité (ÉA) dans le but de “promouvoir une évaluation compétente, de qualité supérieure et soucieuse de l’éthique au Canada“. Ce titre repose sur 3 piliers:

  • Le respect d’un code de déontologie ;
  • De normes de pratiques en matière d’évaluation ;
  • Des compétences professionnelles.

A ce jour, le Canada compte un peu plus de 300 évaluateurs accrédités.

2016-04-29 18_11_27-Liste d'Évaluateurs accrédités _ evaluationcanada.ca

Certes, l’initiative est pionnière, mais est-ce que ça marche ? Pour votre bonheur, le programme d’accréditation vient justement d’être évalué !

L’on y apprendra notamment que l’effet label fonctionne bien – sa notoriété est très grande au Canada, mais qu’il ne constitue qu’une source de légitimité parmi d’autres. De nombreux évaluateurs s’en passent bien, tandis que bien peu de marchés en font une condition pour candidater.

En résumé, nous pensons qu’un label ne pourra pas clore le débat de qui est évaluateur ou ne l’est pas. Au contraire, il l’ouvre !

Pour découvrir le titre d’évaluateur accrédité de la société canadienne d’évaluation

    • La page de la Scé qui présente le programme d’accréditation
    • une vidéo de présentation du programme (en anglais)

  • L’évaluation du titre en 2016

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Une réflexion au sujet de « Faut-il une accréditation pour devenir évaluateur ? [billet] »

  1. La question de la professionnalisation des évaluateurs résonne d’abord avec celle des attentes des commanditaires de l’évaluation. Ceux-ci formulent des exigences croissantes en termes de qualité, ce dont on peut se satisfaire pour l’intérêt et la reconnaissance de l’évaluation.
    Je m’interroge toutefois sur la portée de ces exigences pour l’objectif de l’évaluation, qui est de nourrir la décision publique et d’aider le décideur à conduire des politiques pertinentes et efficaces. La professionnalisation de la commande des évaluations -réelle ces dernières années – s’est accompagnée d’une exigence de qualité méthodologique envers les évaluateurs. C’est à porter à leur crédit. Mais cette exigence vise-t-elle à mieux servir la décision publique ou bien rassurer le milieu des évaluateurs sur la solidité de leurs méthodes. Je m’aperçois combien de rapports d’évaluation sont en réalité des travaux de recherche en évaluation, qui finissent par occulter l’objectif même de l’évaluation et qui ne répond pas aux besoins des politiques publiques. Le risque de “scientifiser” à outrance l’évaluation – qui devrait rester une approche empruntant aux diverses sciences sociales et non devenir une discipline à fondement académique- inquiète car il incite les évaluateurs à réunir un immense champ de “preuves” pour conforter leur légitimité et à se transformer en pseudo-chercheurs, sans en avoir les moyens ni le background académique. Sans compter que la durée et le budget des évaluations n’ont pas été adaptés aux nouvelles exigences des commanditaires.
    L’évaluation reste une démarche pragmatique, qui doit être menée avec rigueur. Elle est un travail de terrain. Elle n’est pas une expérimentation scientifique. Pour ces raisons, la réflexion sur la certification de la professionnalisation mérite un plus ample débat sur ce que les commanditaire attendent de l’évaluation et sur ce que les évaluateurs (et non pas les chercheurs en évaluation) peuvent raisonnablement produire.

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